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 L’habitat et l’humain

Mais on se rend bien compte que les fonctions principales de l’habitat, protéger des intempéries, sécuriser le sommeil, conserver les denrées et les cuire, assurer une hygiène, sont vite dépassées par les nouveautés qu’elles induisent. En créant des boîtes autour d’eux mêmes, les humains ont considérablement modifié leur organisation. Si les Amérindiens d’Amazonie, dans le parc du Xingu, élèvent encore des inaloca géantes, sortes de cathédrales végétales de près de cinquante mètres de long sur trente de large, ils sont parmi les derniers sur notre planète à avoir conservé leur mode de vie tribal, et ce grâce à leur habitat communautaire. Partout ailleurs, l’invention d’un abri efficace a scindé la société humaine en une myriade de petites unités.

La famille est née et, avec elle, la propriété et le moralisme... Un raccourci un peu hardi peut être, mais qui résume un vaste changement des consciences, allant de l’invention de la clôture à l’ordonnance de Villers Cotteret, en passant par un renforcement continu de l’individualisme. Une psychologie inédite... Patriarcat, héritage, pouvoir, féodalité, patrie, patrons et patrimoine...

Les murs, les clôtures, oui, barrières dressées générant sécurité, intimité et individualité. La sécurité en premier lieu, celle du sommeil et, plus tard, celle des biens. L’intimité ensuite, conséquence innovante de la création de lieux de vie, qui nous mena petit à petit au culte de l’individu et à cette société où tout le monde peut tout faire, certes, mais où personne n’a la vraie stabilité d’une place reconnue.

La possibilité d’une intimité ne s’est développée que peu à peu et il a fallu attendre l’époque industrielle pour que chacun ait droit à sa chambre. Jusqu’à une époque récente, les familles couchaient le plus souvent tout entières dans le même lit près de la cheminée. L’intimité dont nous parlons est plus un développement socio psychologique qu’une intimité du corps. Avec elle, nous avons appris à être de plus en plus divers. Au creux de son logis, chaque personne explore son identité, découvre ses aspirations, se reconnaît des goûts personnels et... s’entraîne au mensonge.

Ainsi, c’est en créant des portes que nous avons appris à les ouvrir, mais, dès lors, uniquement quand cela nous convenait. Derriere ces portes, chacun a réussi à créer un univers à son image, chacun est devenu un petit dieu chez soi. Comme toujours, nous avons gagné en variété, en potentialité, mais nous perdons parallèlement le sens d’une appartenance, le goût du collectif, la force des liens. Les préférences individuelles révélent notre personnalité, tandis que les murs construits autour de nos nids engendrent des clôtures sociales. Avant, à chaque femme capable de faire des enfants, il fallait surtout un géniteur/chasseur. Tout le monde ayant à peu près les mêmes besoins et la même vie, il n’était pas trop difficile de s’apparier. Tous les pots étant semblables, les couvercles pouvaient facilement s’adapter. Mais avec le développement de chaque personnalité, des pots de toutes tailles et de toutes formes sont apparus et maintenant chacun a de plus en plus de mal à trouver le bon couvercle. Nos relations sont devenues sélectives, avec la notion de classe ou de communauté religieuse, par exemple.

C’est donc bien dans et grâce à la maison que l’on prend plaisir à accueillir ceux que l’on aime et à développer un nouveau type de relations par affinités, souvent basées sur le noyau familial. L’habitat nous séduit aujourd’hui principalement dans cette fonction. Quand on pense à sa vie future chez soi, la plupart d’entre nous se plaisent à rêver de repas d’anniversaire et de soirées grillades entre amis. Recevoir... C’est un aspect majeur de l’usage que chacun veut faire de son lieu, même si, comme nous l’avons vu, cet aspect n’est que secondaire, strictement consécutif à la création d’un abri satisfaisant à des besoins beaucoup plus primordiaux.

Au fil des temps, la vie domestique n’a cessé de se perfectionner. Toutes sortes d’éléments de confort sont venus s’ajouter, de la chaise à l’évier, de la fenêtre à la serrure, etc. Le but de ces développements étant de faciliter les tâches quotidiennes, la maison se montre de plus en plus le cadre dans lequel s’intègre la prise en charge de toutes les nécessités de la vie. Avant, on allait à la selle le plus loin possible, maintenant, c’est à la sortie de la chambre. Avant,.on lavait le linge en commun au lavoir de la rivière locale, maintenant c’est chacun de son côté dans une pièce spécialisée. Avant, on préparait la charcuterie tous ensemble, chez l’un puis chez l’autre, maintenant on l’achète toute prête et on la range au réfrigérateur. Même le sport peut se pratiquer chez soi, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes.

Beaucoup d’entre nous ressentent combien le gîte peut parfois rétrécir le champ des relations. La vie sociale dans un petit pavillon au sein d’une résidence reste confinée à la famille et à quelques bavardages avec les voisins sur le seuil. Les habitations d’aujourd’hui sont mal adaptées pour élargir ce cadre.

Nous réagirons à cette tendance, c’est sûr, puisqu’elle nous pose problèthe. L’allongement de la durée des études des jeunes, les familles recomposées, l’isolement des familles monoparentales, nous conduirons à inventer des logements capables d’accueillir plusieurs petites cellules. Nous hébergerons de plus en plus souvent, par exemple, nos enfants en couple et ils auront envie d’un espace à part. Plusieurs célibataires, avec ou sans enfants, pourront décider de s’associer pour aménager un lieu de vie avec plus de moyens et y mener une existence moins solitaire. Sans aucun doute, l’habitat du futur reviendra sur son éparpillement. Les tendances à une vie communautaire, qui sont aussi inscrites dans nos gènes, retrouveront un terrain d’épanouissethent puisqu’un besoin tout actuel s’en fait nettement sentir.

Car il en va de l’équilibre de l’être. Élargir sa personnalité ne peut se faire dans l’isolement, même si une nécessaire intimité en est la base. La maison doit donc offrir un compromis entre ces deux pôles. C’est une nouvelle fonction pour elle. A l’abri des agressions extérieures, permettre de cultiver l’aventure des découvertes intérieures qui passent par autrui. Une question de territoire et de disponibilité. Le confort abouti de nos résidences modernes ne suffim pas à notre satisfaction car elles doivent aussi tendre à nous rendre heureux et, cette fois, c’est dans la tête que ça se passe...

Mais nous pouvons avoir confiance. De perfectionnement en perfectionnement, nous bâtirons nos rêves.

 

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