Danger, élevage
Tous ces dégâts biologiques, dangereux et durables, pour qu’augmentent les dividendes des actionnaires des grands trusts de l’agro alimentaire.
Près de Rodez, un engraisseur de porcs, huit cents bêtes et pas d’état d’âme, il faut débiter... Dans la porcherie toute neuve, les porcs sont alimentés par des tuyaux courant d’un bâtiment à l’autre, le nettoyage est robotisé, la gestion informatisée. Les bêtes ne voient jamais leur éleveur et s’il part en congé, ça tourne tout seul Derrière les étables, une fosse à lisier de la taille d’une piscine, brune, à l’odeur piquante, polluée de poisons divers. L’éleveur s’en soulage en épandant ce brouet infâme sur les champs. Les voisins sont directement indisposés par les odeurs atroces.
Dans le village, une station d’épuration, financée par les impôts locaux, traite les rejets des deux cents habitants.
Pourtant, sachant que les déjections porcines valent trois fois celles dun être humain, rien n’est demandé à la porcherie qui, elle, compte pour deux mille quatre cents habitants. Les agriculteurs expliquent qu’ils accepteront volontiers l’épuration de leurs lisiers si celle ci est prise en charge par la collectivité. Un comble, non ? Personne ne veut assumer, et on propose finalement aux victimes de payer... Se dérobant à ses obligations de pollueur payeur, le lobby agro alimentaire dilue ses responsabilités sur le dos du monde rural.
Pourtant, si les éleveurs industriels le voulaient, il ne leur serait pas difficile d’implanter de très grosses unités à la hollandaise avec dix ou vingt mille porcs, traitement complet des rejets, installation loin des zones habitées. L’élevage se pratique à présent hors sol, il pourrait donc se tenir n’importe où, au dessous des supermarchés, par exemple, et les agriculteurs ne sont plus vraiment nécessaires. Mais les industriels de l’agro alimentaire ont besoin des paysans car ils visent aussi leurs appellations, authentiques ou non, pour résister aux jambons italiens ou espagnols. Effectivement, nos agriculteurs ont une image de terroir bien commerciale.
De plus, non contente de faire supporter la dépollution par les autres, non contente de profiter en toute hypocrisie de l’image positive de nos campagnes, l’industrie alimentaire ne se gêne pas pour, en plus, voler indirectement le contribuable. Avec les subventions européennes, les aides à l’installation, les exonérations diverses et la prise en charge collective d’équipements ou d’infrastructures comme les routes, les captages d’eau, le réseau électrique, les stations de collecte et d’épuration, les prix de revient agricoles sont en fait beaucoup plus élevés que les étiquettes du supermarché ne le laissent supposer. Avec les atteintes à l’environnement qu’il faut maintenant soigner, le coût de l’alimentation se montre de plus en plus élevé.
Les éleveurs pourraient se voir contraints un jour à produire des produits de qualité, comme le public le souhaiterait, c’est à dire sans porter atteinte à l’environnement. Peu importe le coût à la sortie de l’élevage : la collectivité paierait la différence, comme elle le fait déjà puisque chacun d’entre nous verse cent vingt cinq euros de subventions par an à l’agriculture. Aujourd’hui, nous payons cette différence aux industriels fournisseurs d’équipements, d’aliments et de services, aux banquiers et aux intermédiaires. Peut être serions nous mieux nourris en la versant aux agriculteurs euxmêmes. Si nous leur donnons les moyens de répondre à la demande, ils seraient probablement d’accord pour changer leurs méthodes de production. Ils l’ont déjà fait plusieurs fois, c’est une question de réglementation.
Quoi qu’il en soit, même quand les poules auront des dents et c’est pour demain, le dialogue avec les agriculteurs restera difficile car beaucoup n’ont pas le choix : ils seraient financièrement étranglés à tenter de produire, du jour au lendemain, une alimentation saine et traditionnelle.
Les nouvelles méthodes à l’américaine, garantes de profits, nous encerclent. Même les leaders de l’agro alimentaire français se font du souci. Tout le monde est facile à comprendre dans cette histoire. Sauf le consommateur luimême. II mange de la camelote en râlant mais depuis trente ans quand même, il l’achète dans les hypers en croyant qu’on lui en fait cadeau, puis, d’un seul coup, il fait chuter les ventes d’un tiers sous prétexte qu’on nourrit les vaches avec de la viande. Il mange pourtant du saumon nourri aux déchets de volaille et du poulet nourri aux déchets de poisson, ayant finalement tous le même goût. Et puisque tous les élevages se servent chez les mêmes fournisseurs d’aliments, c’est finalement l’étiquette qui compte, non ?
Actuellement, de plus en plus de personnes refusent cette alimentation dégradée, avec son cortège d’engrais, de colorants, de conservateurs, de nouvelles espèces transgéniques phosphatées et clonées in vitro à la salmonelle de prions hormonés... Une inquiétude bien normale quand on sait par exemple que soixante cinq pour cent de la production d’antibiotiques est absorbée par l’élevage A force de consommer, en plus de ceux prescrits par le médecin, les médicaments contenus dans la viande industrielle, apparaissent des altérations de nos systèmes immunitaires, lymphatiques, neuro végétatifs et hormonaux. Elles se manifestent par des allergies, des maladies dégénératives, voire des syndromes immunodéficitaires acquis. Et nous n’en sommes qu’au début. L’affaire de la vache folle et des farines animales a suffisamment démontré que le lobby agro alimentaire est prêt à tout, contre nature, y compris empoisonner les sols, l’eau, les animaux et les gens, pour augmenter ses profits. Faudra t il sacrifier la santé d’une génération pour qu’on en revienne à la raison ? Revenir à la raison, une utopie ?
L’agriculture française n’a pas le choix elle doit très vite apprendre à mieux respecter la vie naturelle et les consommateurs. Mais ce n’est pas une raison pour se décharger sur elle d’une responsabilité collective. Brice Lalonde voulait faire payer aux agriculteurs le nettoyage de l’eau. Ah bon ! Et pour qui donc si ce n’est pour le consommateur de charcuterie de premier prix. Ne serait il pas plus judicieux de moins polluer, de cesser l’élevage en batterie imposé de facto par les réglementations ? Les agriculteurs ont bon dos... Il est vrai que leur nombre ne cesse de décroître et qu’ils ne représentent plus la force électorale d’antan.
L’agriculture française a dérivé vers son industrialisation, sous la pression des marchés. La preuve en 1950, un fermier nourrissait sept personnes, en 1980, un agriculteur en nourrissait quarante quatre. Les choses s’accélèrent en 1990, ce sont quatre vingt dix personnes, le double en dix ans, que fournit chaque exploitant agricole, et aujourd’hùi cent personnes sont nourries par un seul entrepreneur en agriculture. Où va t on ? Les conséquences sont énormes car l’agriculture tient à la fois de l’alimentation et de l’espace naturel, et les dégâts que son industrialisation provoque touchent ces deux fondements majeurs de notre vie quotidienne et de notre santé. Avec la dispersion des lisiers, des engrais et des pesticides, elle se rend aussi responsable de la pollution de l’eau de boisson. Responsable mais pas coupable ?
Certes, puisqu’elle travaille pour nous tous. La responsabilité, définitivement, est collective.

