L’eau de France est elle réellement potable ?
Enchaînées elles aussi à la course économique, nos campagnes saccagent discrètement l’environnement. Le sol est devenu une éponge imbibée d’azote, phosphore et potassium. Il reçoit quinze millions de tonnes d’engrais par an, soit cinq cents kilos à l’hectare. Toujours plus ! Toujours trop, puisque les plantes ne peuvent en exploiter que quelques kilos. Mais les agriculteurs épandent souvent, car ces produits sont vite lessivés. Ce n’est pas tout : les déjections des animaux d’élevage sont épandues par dessus les fertilisants chimiques. Ces lisiers sont censés remplacer les engrais en sac, mais au total l’azote en excédent, sous forme de nitrates, s’infiltre dans les nappes phréatiques. L’agriculture génère les deux tiers de la pollution azotée, dispersée, incolore, inodore et sans saveur, et difficile à remarquer.
La limite de potabilité de l’eau est fixée à cinquante milligrammes de nitrates par litre, contre vingt cinq pour la norme européenne que nous ne respectons donc pas. La moitié de notre territoire agricole les dépasse. Transformés en nitrites par l’estomac, les nitrates réagissent sur l’hémoglobine et provoquent une cyanose, un manque d’oxygénation, la maladie bleue, qui peut tuer un nourrisson, et présenter des risques pour tous les animaux, y compris ceux d’élevage. Dans les régions d’agriculture intensive, la pollution des nappes phréatiques a dépassé le seuil fatidique. Dans plus de six mille communes françaises, les puits ont été fermés. Tous les captages en rivière ou en nappes de surface sont atteints, obligeant à forer de plus en plus profond pour trouver une eau plus ou moins intacte. Mais pour combien de temps encore ? Et qu’allons nous faire ensuite ? Relever les normes des doses admissibles, comme l’ont fait les Russes pour la radioactivité ?
Les nitrates produits par la transformation du purin et des engrais dans la terre atteignent dans les sources bretonnes des taux alarmants. Pour employer l’eau de captage, il faut la couper avec de l’eau propre, voire la dénitrifier, ce qui coûte cher, et les Bretons en sont réduits à boire de l’eau en bouteilles qu’ils paient en plus de leur facture d’adduction. Dans le Morbihan, une usine de mise en bouteilles d’eau de source s’est vue contrainte à la fermeture car le taux de nitrates avait quadruplé en cinq ans. Kateil Roc était pourtant l’une des eaux les plus pures de France. Plus d’eau potable au robinet en Bretagne, c’est devenu, en vingt ans, une triste réalité pour six millions de Français. Les sources et les rivières qui abreuvent les animaux connaissent des pointes à près de quatre vingts milligrammes de nitrate par litre d’eau mais on continue pourtant à distribuer des permis d’installation aux éleveurs. Le gouvernement accorde même des subventions.
Il en va de même avec l’utilisation des potasses et phosphates. Un quart des rejets de phosphates est issu des amendements agricoles, une moitié provient de nos seules lessives. Quant aux pesticides, ils commencent à être détectés dans les nappes phréatiques fossiles, ces énormes réserves d’eau officielles de notre pays qui existent depuis soixantecinq millions d’années et sont malheureusement non renouvelables en regard de la consommation que nous en faisons. L’hydrazine, l’atrazine employée sur le maïs et l’insecticide lindane, entre autres, sont des produits toxiques qui s’accumulent dangereusement dans la chaîne alimentaire. De plus, le problème récurrent des résistances acquises par les insectes et les maladies rend les traitements phytosanitaires de moins en moins efficaces et poussent à chercher de nouveaux produits encore plus toxiques. Une lutte sans fin...

